_____La petite fille se leva brusquement du canapé qu'elle occupait plus tôt, ne jetant qu'un bref regard, tantôt apeuré, tantôt haineux dans la direction de ses nouveaux visiteurs. L'homme était plutôt grand et bien portant. La femme, elle ne la vit pas, elle était trop occupée à regarder les nouveaux visages des enfants qui se tenaient derrière, fendus d'un sourire enchanteur. Enchanteur, certes, mais tellement répugnant quand elle pensait à la cause de ces sourires. Elle quitta la pièce, se précipitant dans les escaliers qui criaient sous ses pas pressés. En rentrant dans sa chambre, elle ferma la porte, aussi doucement que ses mains tremblantes le lui permettaient. Elle s'étendit sur son lit, et à peine son corps frêle –elle était d'ailleurs anormalement mince, compte tenu de son âge et de sa taille- eût-il effleuré le couvre-lit défait que des larmes s'accumulèrent au coin de ses yeux. Non, elle était forte, elle pouvait s'empêcher de pleurer encore cette fois. Sans doute son corps avait-il pris le pas sur l'esprit, car c'est contre sa volonté que lesdites larmes glissèrent sur ses joues, silencieusement.
Allongée sur son lit, elle entendait toujours les voix, qu'elle espérait ne jamais devenir familières, s'élever du salon. Des voix graves, et des rires. C'est sur ces derniers qu'elle arrêta sa pensée. Non, les individus qu'elle appelait –à tort, pensait-elle désormais- « parents » n'étaient rien d'autre que de vils personnages, insensibles et cruels. Elle avait laissé derrière elle cet éternel manichéisme depuis qu'elle ne croyait plus à toutes ces histoires stupides, ces « contes de fées », comme ils disent. Néanmoins, ce manichéisme lui revenait en tête. Oui, il y avait sûrement des gentils, et des méchants. Les individus réunis en bas n'appartenaient plus à son camp.
_____Pendant qu'elle pleurait, et que son cerveau était en ébullition, elle n'entendait pas les voix se faire moins fortes en bas ; elle n'entendait pas non plus les froissements de manteaux que l'on remettait machinalement sur ses épaules avant de repartir comme des voleurs ; elle n'entendait pas même les aboiements impatients et inquiets quitter la maison à tout jamais. Du moins ne préférait-elle pas les entendre : elle était dans sa bulle, son monde. A la différence des autres enfants de son âge, ça n'était pas une bulle de bonheur, ni un monde utopique ; dans son monde, il n'y avait ni licornes aux prodigieux pouvoirs, ni anges, ni de preux chevaliers exterminant des dragons, rien de tout cela ! Son monde était une bulle de malheur, un monde de cauchemar ; certes, pas de sorcières, d'ogres, mais des monstres, comme les hommes et les femmes qui se tenaient dans l'embrasure de la porte de sa maison en ce moment même. Ses monstres s'en allaient en emportant avec eux son ange.
_____Les voix la guidèrent jusqu'à sa fenêtre ; il faisait nuit depuis peu, et les grands lampadaires de la résidence dénuée de vie éclairaient d'une lumière criarde la scène, comme s'ils ne voulaient pas qu'elle en manque une miette. Et en un sens, elle ne le voulait pas non plus ; elle tenait là sa dernière chance de le regarder. Et même si lui ne la voyait pas, elle s'en contenterait, parce qu'elle ne pourrait pas en avoir plus. Elle les vit, ces gens odieux, lui ouvrir la portière arrière, s'attendant sûrement à ce qu'il grimpe, enthousiaste. « Sottises », se dit la petite fille. Pourtant, même lui semblait avoir déserté son camp ce soir : il grimpa, la queue balançant joyeusement derrière lui. Oh bien sûr, il ne savait pas même où ils l'emmèneraient, il devait penser qu'il s'en allait pour une promenade à la lumière de la lune, absente ce soir-là. Pensait-il seulement à elle ? Elle aurait aimé le savoir. C'est le c½ur partagé entre la furieuse envie de les anéantir et celle de sauter du haut de sa fenêtre qu'elle le regarda partir. D'ailleurs, il n'était même pas sûr qu'un saut de la fenêtre lui infligerait suffisamment de dommages physiques pour oublier sa douleur morale. Le moteur gronda et la voiture partit ; les enfants agitaient frénétiquement leurs petites mains, les adultes se faisaient passer des mots écoeurants de remerciements. Elle resta encore quelques secondes à la fenêtre, immobile dans sa chambre. Ils allaient peut-être revenir... Elle attendit jusqu'à entendre deux coups à peine audibles à sa porte. Sa mère l'appelait. Elle ouvrit la porte, pénétra dans la pièce, plongée dans l'obscurité. Pour toute réponse, la petite fille lui adressa un regard où, à la lueur –toujours criarde- des lampadaires, des larmes brillaient.
_____Aujourd'hui la petite fille a grandi, elle est devenue une jeune fille, une adolescente « en pleine crise », dira-t-on. Depuis ce soir-là et pendant deux ans, elle n'a pas cessé de penser à son ange. Elle garda toujours en tête l'image de la voiture qui gronde, le bruit du moteur résonnait encore dans ses oreilles. Elle le revoyait sauter dans la voiture, heureux. Elle aimait à penser le contraire mais après tout, il devait les avoir acceptés depuis, il avait une nouvelle famille. Sans le montrer, elle n'avait jamais reparlé à ceux qu'elle nomme toujours ses « parents » de la même façon après avoir été trahie ainsi.
Il y a peu, la jeune fille l'avait néanmoins revu, pensant que cela apaiserait ses souffrances et ferait partir ses fantômes. Oh bien sûr, deux petites heures ne sont pas suffisantes, hélas, pour balayer deux ans entiers. Mais elle s'en est contentée, faute de mieux. Elle ne sut jamais vraiment si son ange l'avait reconnue, si cette étincelle chocolat scintillant dans ses yeux avait toujours été là ou bien s'il l'avait faite pétiller rien que pour elle. Elle ne sut pas non plus si son odeur avait été éradiquée de sa mémoire ou si son parfum lui était toujours familier. Mais elle s'en contrefichait, elle aurait aimé pouvoir disparaître de la surface de la Terre avec lui, juste avec lui. Peu lui importait que son c½ur souffre toujours de son absence, peu lui importait de savoir qu'elle devrait le quitter et le laisser disparaître encore une fois pour une durée indéterminée. Elle était avec lui, et elle vivait chaque seconde comme si c'était la dernière. Chaque seconde, chaque courbure de son corps, de sa tête, elle les mémorisait, oubliant le petit être qu'elle avait quitté deux ans plus tôt. Quand elle le vit s'en aller, elle ne pleura pas cette fois-ci. D'abord, parce qu'elle l'avait déjà quitté une fois ; ensuite, parce qu'elle savait qu'elle le reverrait bientôt, elle le voulait plus que tout ; enfin, parce qu'elle a pu voir dans ses yeux qu'il était heureux. Et après tout, si elle ne l'était pas, son bien-être passait avant tout le reste. L'adolescente rentra alors chez elle, la tête pleine de souvenirs merveilleux, en se disant que peut-être, un amour aussi profond pour son chien était démesuré et inapproprié. Mais c'était vrai, elle pouvait donner sa vie pour lui.
_____Qui est l'adolescente ?
_____Elle s'appelle Camille, je crois...
Pix' : Mein Engel.
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